Arrêt sur images

Le film ne dure que 38 secondes. C’est peu. Et c’est suffisant pour que l’on éprouve une réelle émotion en reconnaissant le visage de Jacqueline Apollinaire, coiffée d’un sobre chapeau noir et tenant un bouquet de fleurs à la main. À ses côtés, le compositeur Francis Poulenc qui vouait une totale admiration au poète. On aperçoit le visage caractéristique de l’écrivain André Salmon, l’ami de toujours, et aussi celui du peintre russe Serge Férat, autre ami intime, par ailleurs auteur du monument funéraire. Nous sommes le 9 novembre 1945, date anniversaire de la mort d’Apollinaire. Comme ils le font chaque année depuis 1919, ses amis et admirateurs viennent se recueillir devant sa tombe, au cimetière parisien du Père-Lachaise. Continuer la lecture

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Laisser le temps faire son œuvre

Rassembler des contenants faits de terre crue, copies de récipients réels après moulage, en remplir certains d’eau et laisser la gravité agir. Moyennant quoi l’œuvre va se métamorphoser au fur et à mesure que le temps passe et nul ne sait, en milieu de parcours, à quoi elle ressemblera exactement lors du baisser de rideau. Le travail ci-contre est signé Julia Gault, une artiste ayant fait le choix inverse de la plupart des acteurs du monde de l’art. Réalisée en 2018 et titrée « Où le désert rencontrera la pluie », l’installation n’a en effet pas vocation à être stabilisée ou figée. Relativement marginale, la démarche soulève quantité de questions intéressantes. De l’art pariétal à Picasso en passant par Léonard de Vinci, l’idée a toujours été que ça « tienne », ce que les hommes des cavernes faisaient déjà très bien. Et de nos jours, le métier de conservateur se fonde sur l’immobilisation, l’arrêt de la dégradation. D’un côté très fréquenté, il s’agit d’abord de créer pour la postérité. La Joconde par exemple, étant peu ou prou ce qu’elle était dès l’origine. De l’autre, sur les chemins de traverse, il s’agit surtout de contrôler l’œuvre du temps, en la guidant. Continuer la lecture

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Nocturne au Luxembourg

Tout le monde ne sait pas que la nuit tombée, lorsque les grilles du jardin du Luxembourg sont fermées, il se produit des événements louches. Sauf la comtesse de Ségur (1799-1874) qui ne se dépare jamais d’une rigidité décourageante, certains personnages statufiés descendent de leur socle afin de se dégourdir les jambes. Un petit garçon en 1964, qui s’était aventuré dans le parc, avait raconté le phénomène à sa mère et il se souvient encore qu’il s’en était pris une, car à l’époque, c’était ainsi que l’on scellait le débat, étant entendu que le verbe clore n’a pas d’imparfait. Parmi ceux qui profitent des allées désertes, on peut reconnaître Pierre Mendès France (ci-dessus), toujours vêtu de son imperméable, ce qui lui permet de ne pas être trop transparent comme il sied aux fantômes sachant se tenir. Tout en déambulant il parle à voix haute. Il se souvient qu’au début de 1955, son séjour à la tête du gouvernement semblait compromis malgré une popularité encore bonne à plus de 55% d’opinions favorables. Toute ressemblance avec l’actualité n’est pas fortuite. Bien qu’il soit considéré à gauche comme une personnalité morale, les socialistes l’avaient laissé tomber comme une chaussette trouée et presque tout ce que l’Assemblée comportait de démocrates aussi. Continuer la lecture

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L’Odyssée en Asie mineure de Simon Abkarian

Fasciné par les grands mythes, le comédien, metteur en scène et auteur Simon Abkarian reprend “Ménélas Rebétiko Rapsodie” et “Hélène après la chute” avant la création en janvier de “Nos âmes se reconnaîtront-elles ?”, dernier opus de cette Odyssée en Asie mineure. Invoquant deux figures majeures de la mythologie grecque, il revient sur l’histoire d’amour d’Hélène et de Ménélas, la plus belle femme du monde et le mari délaissé. Car, selon la légende, après avoir déclenché la guerre de Troie, qui dura dix ans et causa d’innombrables morts, Hélène et Ménélas vécurent heureux pour l’éternité dans les Champs Élyséens. Dans sa vision du mythe, Abkarian s’attache à comprendre les sentiments des deux époux et “redonne de la grandeur et de l’ampleur à ces personnages mythiques dont les antiques et humaines aspirations ne sont pas étrangères aux nôtres”. Deux spectacles d’une grande beauté où, mêlé à la musique et au chant, le texte puissant d’Abkarian nous renvoie avec maestria aux grands récits fondateurs de notre civilisation. Continuer la lecture

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En direct du MET

Il y a maintenant dix-huit ans, en 2006, Peter Gelb, nouveau directeur du Metropolitan Opera de New York, eut une idée de génie: diffuser en direct des opéras de sa très prestigieuse maison dans des cinémas, pour démocratiser cet art soi disant élitiste. Première saison prudente, et dès la seconde, succès foudroyant. Aujourd’hui, quelque cinquante-cinq pays à travers le monde, jusqu’aux Îles Vierges en passant par la Russie ou la Chine, retransmettent chaque année en direct huit à dix opéras par saison, avec sous-titres locaux. À travers la France, la retransmission passe par le circuit des cinémas Pathé. L’idée est de transporter au Met, le temps d’une soirée, ceux qui n’ont pas les moyens de prendre l’avion jusqu’à New York. Tout est organisé dans ce but. Continuer la lecture

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Les guerres d’avant et d’après-guerre

Sorti il y a pile un an dans les salles (février pour la France), réalisé par Paola Cortellesi, « Il reste encore demain », est une plongée bouleversante dans les réalités sociales de l’Italie d’après-guerre, une période marquée non seulement par la reconstruction physique du pays, mais aussi par des conflits sociaux latents, en particulier la violence domestique. Ce film rappelle que, même après la fin des hostilités militaires, d’autres guerres -plus subtiles mais tout aussi destructrices- persistent au sein de la société. Cortellesi dresse un parallèle puissant entre les luttes visibles sur les champs de bataille et celles, invisibles, qui se déroulent au quotidien dans les foyers et dans l’âme des individus, surtout celles des femmes. Le personnage central du film, Delia, interprété par Cortellesi elle-même, incarne ces conflits avec une intensité saisissante. Delia, une femme au foyer apparemment ordinaire, est soumise à la violence de son mari, une violence banalisée et acceptée par son entourage. Une des scènes les plus percutantes du film survient lorsqu’elle renvoie ses enfants pour ne pas qu’ils assistent aux coups réguliers de leur père à leur mère. Continuer la lecture

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La terreur dans ses œuvres

Contrairement au rasoir jetable, la lame de la guillotine n’avait pas besoin d’être doublée. Les têtes, après avoir été coupées, ne risquaient pas de repousser. Ce fer de guillotine remonte à la Révolution, période 1793-1794, c’est-à-dire pas le moment le plus reluisant d’un pays qui venait à peine de s’affranchir de la monarchie. On surnommait cet engin réservé aux nobles, « le rasoir national » ou « la sainte guillotine ». Au début l’idée était sous-tendue d’une bonne intention: celle d’éviter tout échec. À la hache c’était moins garanti et chaque ratage aurait occasionné une mauvaise image de l’épuration. De ce point de vue et à la longue, hectolitres de sang après hectolitres de sang, c’était tout de même un peu raté et c’est justement ce qu’il ressort d’une exposition qui vient de débuter au musée Carnavalet. Elle raconte l’an II, correspondant exactement à la période allant du 22 septembre 1793 au 21 septembre 1794, période qualifiée à juste titre par les organisateurs, de « ténébreuse » et « embarrassante ». Symboliquement le mot « terreur » vient de là, ainsi que son cousin « terroriste ». Les termes ont depuis, fait une belle carrière. Selon l’historien Jean-Paul Martin, membre du comité scientifique de l’exposition, la France aurait alors connu un état de « sidération » dû au violent nettoyage politique. D’où la majuscule prise par le mot Terreur.
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Bonjour Guillaume

Rien dans cette carte postale n’est banal. Datée de 1907, elle est adressée à Guillaume Apollinaire, et elle est signée Fernande Picasso. Plus connue sous le nom de Fernande Olivier, elle était la compagne de l’artiste. Dans son texte, elle réclame un livre prêté à Apollinaire par Léo Stein (frère de Gertrude) sur les sports au Japon. À charge pour le destinataire de faire le trajet dès réception, depuis le Vésinet, pour aller porter le mince objet à Paris. Cette carte inédite comporte au recto un dessin présentant Apollinaire en manteau rayé, avec un chapeau et un parapluie. Il est hautement probable que cette esquisse non attribuée soit de Picasso, comme une forme de signature amicale, mais le catalogue de vente ne le précise pas. Son lourd silence est cependant éloquent. Elle sera mise à l’encan le 22 octobre à Drouot (date reportée depuis), parmi un ensemble exceptionnel de correspondances, dont il ressort à maints endroits, la densité de l’amitié qui reliait Picasso à Apollinaire. Un événement rarissime par son contenu et qui devrait convoquer moult collectionneurs, de tous les coins du globe. Avec de belles bagarres à la clé.
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Mondanités

En cette avant-veille de Noël 1974, le Président Giscard d’Estaing eut envie de faire un petit quelque chose pour son premier ministre. Et toc, il l’éleva à la dignité de Grand croix de l’Ordre National du Mérite. Le cadeau n’était pas quelconque. Il faut, d’ordinaire, plus de dix ans de mérites distingués au commun des citoyens pour espérer prétendre au ruban de chevalier. Puis au moins autant de persévérance pour parvenir à la dignité de Grand croix. Et là, en 6 mois, la cause était entendue. Il est vrai que Grand maître de l’Ordre et monarque républicain, le président pouvait se le permettre. Ajoutant, pour faire bonne mesure, cette formule indument prêtée à nos rois: « Car tel est notre bon plaisir. » Relevons qu’au moment des élections postérieures au décès de Georges Pompidou, Jacques Chirac lui avait rendu un signalé service. Torpillant, par son « manifeste des 43 », la campagne de Chaban-Delmas, il l’avait débarrassé d’un concurrent sur sa droite. Donc, lors du dernier conseil des ministres de l’année, le nouveau président lui remit solennellement les insignes de son nouveau rang, et retint tout ce monde à déjeuner. Continuer la lecture

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Un brin de détente

La tension artérielle se mesure. On pourrait même dire qu’a contrario, l’appareil en question évalue aussi la détente, mais pas vraiment. Il faut que la tension ne soit ni trop haute ni trop basse, finement située entre la systole et la diastole, les deux principaux états du cœur en action. Il convient de n’être ni hyper ni hypotendu, ce qui n’est pas évident par les temps qui courent. D’autant que l’actualité n’est pas la seule en cause dans la régulation de notre métabolisme artériel. La tension est un vaste monde, concrétisé par la pression exercée d’un élément sur un autre, matière ou anti-matière, c’est pareil. Dans le vide absolu la situation est désignée comme ultra-calme mais la tension alentour, menaçante, ne peut être ignorée du sage s’y étant réfugié. Au fond, la tension est davantage un bien qu’un mal. Sartre disait en substance qu’elle était la preuve même d’un sentiment. Il suffirait en théorie de se coller deux fils de cuivre dans les narines pour allumer une ampoule, et prouver de la sorte un état de tension. Quant à Albert Camus, au panthéon des grands cerveaux, il considérait qu’être tendu était nécessaire au travail, afin d’éviter la distraction. Continuer la lecture

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