Rostock, ville éparpillée, ville lumière

Avec 250.000 habitants, Rostock est aujourd’hui la métropole la plus importante de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale (nord-est de l’Allemagne) et son centre économique. Pour déployer ses activités navales, la ville s’éparpille le long de l’embouchure de la rivière Warnow qui se jette dans la mer Baltique à 16 kilomètres de Rostock. Si son histoire commence au XIIIe siècle, c’est au XIVe et XVe s., en rejoignant la Hanse des marchands, que Rostock devient l’une des plus puissantes cités de la Baltique. La première université d’Europe du Nord y est fondée en 1419, lui valant le qualificatif de « Ville lumière ». Si l’éclat s’est terni avec le temps, la cité présente toujours de grands atouts. Presque entièrement détruite pendant la Seconde guerre, Rostock a été partiellement reconstruite sous la RDA. Il en est résulté un style architectural particulier, parfois trop rutilant pour les restaurations historiques, parfois unique et harmonieux comme celui de l’avenue Langestraße. La monumentalité de Langestraße, proche de l’université, frappe immédiatement. À l’instar de Karl-Marx-Allee à Berlin, cette avenue démesurée est symbolique de l’architecture vitrine de reconstruction de la RDA. Continuer la lecture

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Carrières de mots

Imaginons un peu, un ministre lâchant devant les députés le mot « scotomisation », façon de voir si le terme sera adopté rapidement par tout un chacun. À l’instar du regretté Michel Rocard, évoquant au micro du Palais Bourbon le défaut de « procrastination », réveillant d’un coup la moitié des députés entrés en pleine phase postprandiale, et surpris en pleine ignorance. Le soir même, une partie de la France s’était renseignée: le vocable désigne ceux qui s’enlisent dans l’hésitation, incapables de passer à l’action. On ne peut pas dire que la procrastination soit depuis devenue un best-seller, sans doute à cause de la prononciation, mais enfin il a fait sa petite carrière. Dans le film « Quai d’Orsay », sorti en 2013, le directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères, interprété brillamment par Niels Arestrup, s’avisait d’un nouveau terme atterri pour la première fois sur son bureau comme un lâcher de guano: la « résilience ». Et devant ses collaborateurs il réagissait à voix haute en disant qu’à son avis, ce ne serait pas la dernière apparition du mot et qu’il fallait en conséquence se « préparer au choc ». Hélas, il avait raison. Donc, si demain pile au moment crucial, une personnalité du petit écran, dénonçait une « scotomisation », c’est-à-dire un refus d’admettre une situation et pour tout dire un « déni », il se pourrait bien que la chose devienne à la mode pour un temps. Continuer la lecture

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On a bien reconnu la vagabonde qui ne se cachait guère

Sachant que « La vagabonde » est un roman de Colette largement autobiographique, le lecteur l’aimant ne peut que s’alarmer en lisant qu’un « homme emporté ne bat pas  si bien » et que celui-ci ne (la) frappait, « de loin en loin, que pour renforcer son prestige ». Sauf erreur, la longue et instructive préface de Nicole Ferrier-Caverivière, ne nous éclaire pas sur ce point. Mais compte tenu d’une actualité tenace sur les violences conjugales, on ne peut que s’interroger sur les rapports réels de Colette avec son vrai mari Willy. Un homme qui sut cueillir la jeune provinciale à temps. Si elle était bien au fait des choses de la campagne, elle l’était beaucoup moins des affaires de la ville. Grand séducteur et grand manipulateur, Henry Gauthier-Villars, trouva chez Colette une matière idéalement malléable. Cependant, il contribua indéniablement à la carrière de sa jeune épouse, tout en la trompant ardemment sur à peu près tous les plans. C’est là que Colette embrouille un peu l’histoire avec ce roman écrit depuis le Crotoy (Baie de Somme) et ayant paru par tranche dans le périodique La vie parisienne. Elle trouva en 1909 dans l’écriture, via son héroïne Renée, le moyen de jouer avec la vérité, les semblances et les ressemblances. Continuer la lecture

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Le meilleur film de tous les temps

Signe des temps nouveaux, Arte a diffusé le 27 novembre dernier, à 20h55, en prime time, le film de Chantal Akerman « Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles ». Deux ans plus tôt, en 2022, le film franco-belge de trois heures quinze minutes a été élu « meilleur film de tous les temps » dans le classement décennal établi par la très respectée revue de cinéma anglaise Sight and Sound, éditée par le British Film Institute. Quelque mille six cents critiques et spécialistes de tous horizons ont donc délogé « Sueurs froides » ou « Citizen Kane » du podium, pour les remplacer pour la première fois par un film tourné par une cinéaste. On imagine la réaction de Chantal, l’intelligence et l’humour même, face à cette remontée en pleine gloire de son film phare. Si certains cinéphiles avaient encensé son film à sa sortie, en 1975, tel Le Monde saluant le « Premier chef d’œuvre au féminin de l’Histoire du cinéma », beaucoup s’étaient moqué de ce « pensum » où l’on voyait Delphine Seyrig en blouse de ménagère éplucher des pommes de terre pendant trois heures. Continuer la lecture

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Barbara avant Barbara

Si l’on croyait tout connaître de Barbara (1930-1997), voici que le spectacle “Barbara, mémoires interrompus”, à l’affiche du Studio Hébertot, nous détrompe joyeusement. Il ne s’agit guère ici d’un énième récital en hommage à la chanteuse, mais de la première adaptation à la scène de ses mémoires inachevés “Il était un piano noir…”. Une adaptation partielle s’entend, du côté de l’intime, car la comédienne et adaptatrice Catherine Pietri a choisi de se focaliser sur les années de jeunesse de l’auteure-compositrice-interprète, d’évoquer non pas la légende, mais l’artiste en devenir. Dans ce seule-en-scène à la première personne, elle revient sur les années fondatrices, les blessures et les épreuves traversées par la jeune Monique Serf, et la force de caractère exceptionnelle dont elle fit preuve dans sa détermination à chanter coûte que coûte et devenir la longue dame brune que chacun connaît. Ce spectacle est aussi une leçon de vie et de courage. Continuer la lecture

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Éric Cheung Chun-Lam  ressuscite le bleu Hakka

Le bleu Hakka, l’indigo local de Hong Kong, vit une seconde jeunesse sous l’impulsion du jeune Maître of Dye (Maître de la Teinture), Eric Cheung Chun-Lam, fondateur de Dyelicious. C’est dans son studio, au Jockey Club Creative Arts Centre (JCCAC) de Shek Kip Mei (New Kowloon), que le travail des pigments issus de la fermentation (dans l’eau) des feuilles d’indigotier, tombé en désuétude durant le règne du synthétique, retrouve ses lettres de noblesse. À l’intérieur de ce grand espace aéré, éclairé harmonieusement par la lumière du soleil, filtrée par le feuillage des banians, les artisans qui partagent la passion d’Eric Lam s’activent. Leurs mains bleuies par la teinture témoignent d’un labeur sans relâche. Dès sa création en 2012, Dyelicious, société soucieuse de l’environnement, a mis un point d’honneur à promouvoir le remplacement des produits chimiques industriels par l’utilisation de colorants naturels. Composée à ce jour de 6 personnes à temps plein, elle élabore, teste et enseigne avec ardeur de nouvelles méthodes de teinture dédiées à l’art et à l’éco-impression. Ce projet ambitieux de perfectionner d’anciennes pratiques de coloration naturelle, grâce à la science et à des séries de d’expérimentations, a le vent en poupe. Continuer la lecture

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Porter le chapeau façon Stephen Jones

Aux chapeliers, les couvre-chefs  allant du Trilby au Borsalino et aux modistes, la liberté de créer les objets les plus fous dont la moindre caractéristique n’est pas de protéger des intempéries. Dans ce domaine particulier de la mode des défilés, l’exubérance, l’extravagance, la débauche et même la décadence comptent parmi les attributs faits pour éblouir. L’exposition du styliste Stephen Jones au musée Galliera, tient en ce sens toutes ses promesses, avec une scénographie allant crescendo, vers des éblouissements. Surtout quand le chapeau en question s’accorde avec la marque d’un grand couturier comme ci-contre via ce mannequin christique qui cueille le visiteur au détour. Sur ce modèle destiné à un défilé de prêt-à-porter automne-hiver 85-85, intégrant une collection de Thierry Mugler joliment intitulée « Hiver des anges », la coiffe fait comme un soleil cristallin. On hésite à vrai dire entre l’ange et la fée mais, ce type de doute frisson inclus, ne s’éprouve pas tous les jours. Une notice précise que Stephen Jones avait fait la connaissance de Mugler l’année précédente, dans une cabine d’essayage « tapissée de croquis » où l’avait introduit une certaine Dauphine de Jerphanion, tant rien n’est normal au pays de la mode. Et l’on s’en félicite. Continuer la lecture

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Au cœur de l’intime

Le musée des Arts décoratifs propose une réflexion centrée sur « l’intime », sous-titrée « de la chambre aux réseaux sociaux ». L’exposition s’organise sur six thèmes: l’intime et l’habitation, l’intime sous son apparence, l’intime dans sa libido, l’intime exhibé, l’intime volé, et, finalement, l’intime ultime du chroniqueur de soi-même, le rédacteur de ses notes quotidiennes. L’intime, du latin intimus, concerne sa propre intériorité, et, par extension, ce que l’on cache aux autres, selon des règles de bonnes mœurs. Règles variables avec le temps et les circonstances. L’intime est ce qu’un intrus peut surprendre. L’intrus, celui qui pénètre quelque part sans y être désiré. Dans la quasi-totalité des sujets illustrés par un choix d’objets ou de représentations significatifs, un lieu géométrique, le corps, à la croisée de la pudeur et de l’indécence. Tout commence ici par un gigantesque trou de serrure, bordé du rouge de l’interdit. Pour le prix d’un billet, les organisateurs vont plonger le visiteur dans le voyeurisme. Ils l’emmènent « au cœur de nos jardins secrets….du XVIIIe siècle à aujourd’hui, dans le contexte occidental ». Ils révèlent comment cet intime s’est peu à peu transformé, en fonction des progrès de l’urbanisme, de l’hygiène, des moyens de communication ou de surveillance. Continuer la lecture

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Théodore de Banville déclare son amour pour Nice

Ce n’est pas pour ses seules qualités littéraires que la ville de Nice a donné le nom de Théodore de Banville (1823-1891) à une de ses rues (quartier Libération) ainsi qu’à un petit jardin public offrant une jolie vue sur l’entrée du port.  C’est surtout parce que le poète, ami de Victor Hugo et de Baudelaire, est l’auteur d’un ouvrage entièrement consacré à la gloire de la ville: « La Mer de Nice, Lettres à un ami », publié en 1860 par Poulet-Malassis, le fameux éditeur des « Fleurs du Mal ». Une nouvelle édition présentée et commentée par Jean-Paul Goujon propose fort opportunément de larges extraits de ces sept Lettres qui furent d’abord réservées aux lecteurs du journal parisien Le Moniteur, avant d’être regroupées dans un seul ouvrage. Le texte d’introduction, ainsi que les notes, seront d’un grand intérêt pour le lecteur d’aujourd’hui, car les références culturelles de Banville n’ont pas toujours traversé les époques. Cela n’altère en rien la qualité du style et le plaisir gourmand de la lecture: on peut difficilement aller plus loin dans l’éloge d’un lieu, d’une région. « Le livre est parcouru d’une sorte de hennissement de bonheur », remarque Jean-Paul Goujon. Continuer la lecture

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Au cachot le stylo-plume

Quand la porte de prison se referme et qu’il n’y a plus qu’à attendre au milieu de gens que l’on n’a pas choisis, il sonne intérieurement comme un glas tout vibrant de malveillance. Ayant à peine posé le pied sur le sol algérien, l’écrivain Boualem Sansal a été arrêté par la police et incarcéré dans la foulée, au motif d’atteinte à l’unité nationale. Le chef d’accusation est pour le moins baroque. Son spectre est bien trop large pour être honnête. S’il fallait en France, envoyer au ballon l’ensemble des écrivains se montrant ou s’étant montrés critiques envers l’État, ce serait tantôt midi. En tout cas, un pouvoir qui met en taule un écrivain pour subversion, jubile probablement à l’idée d’imposer à un intellectuel, de côtoyer des droits communs dans des établissements saturés. L’humiliation fait partie de la peine. Être détenteur du grand prix du roman de l’Académie française (2015) pour son roman « 2084: la fin du monde », ne vaut plus rien désormais pour Boualem Sansal. Et on a beau se dire qu’en l’occurrence, les autorités algériennes se déshonorent, la consolation est un peu maigre, surtout pour le premier concerné. Aveu de faiblesse, paranoïa: embastiller des écrivains est mauvais signe et on ne peut s’empêcher de penser à Voltaire qui fut emprisonné à deux reprises, la première fois pour avoir critiqué le Régent. À soixante-quinze ans, Boualem Sansal se retrouve quant à lui, bouclé dans un drôle d’Ehpad.
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