Toujours juste après

Peu après avoir débarqué à Paris en 1961, Hervé Télémaque réalise trois ans plus tard deux œuvres marquantes, « Banania III » (ci-contre) et « Petit célibataire un peu nègre et assez joyeux ». Installé dans la capitale française, d’origine haïtienne, il remarque alors que sa « couleur disparaît » à la lumière des grands boulevards. Car juste auparavant, il était à New York. Dans cette ville américaine, « artistiquement parlant, tout se passait bien ». Mais c’est le « racisme ordinaire » vécu là-bas qui le conduisit finalement à franchir l’océan, tout comme nombre d’artistes étrangers après la deuxième guerre. Et c’est ce transfert qui fait actuellement l’objet d’une exposition au Palais de la Porte Dorée. À Paris, Hervé Télémaque (1937-) a rencontré ses pairs français, « tous anti-colonialistes » selon lui. Il se souvient avoir fait « 68 » avec eux en leur tendant obligeamment les pavés de contestation mais sans aller plus loin en raison de son statut d’étranger. « Et à ceux, se souvient-il encore, qui disaient que de Gaulle était un dictateur, je leur conseillais d’aller voir en Haïti ce qu’était un vrai dictateur. » Continuer la lecture

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Bien-être animal

En ce temps-là, le 6 juin de l’an de grâce 2014, Sa Majesté Elisabeth II se rendit en visite officielle en Normandie, pour célébrer le soixante-dixième anniversaire du D-day. Un banquet d’État était prévu, en son honneur et celui de son époux. Le chef de l’Élysée Guillaume Gomez, présenta le menu qu’il envisageait à l’approbation de l’autorité compétente. En entrée, un foie gras des Landes à la gelée de Sauternes. Outre le fait que ce mets constitue un grand classique de la gastronomie française, on disposait, pour ce choix vis-à-vis de la Couronne britannique, d’une solide jurisprudence. Il avait été servi sous François Mitterrand le 25 octobre 1984, et par deux fois sous Jacques Chirac, les 16 mai 1996 et 11 novembre 1998. À la satisfaction de la Souveraine. Mais, entre temps, le Prince de Galles avait banni cette préparation de ses résidences comme constituant une inacceptable atteinte au bien-être animal. Ce, depuis 2008. Continuer la lecture

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Démence doctrinaire

C’est bien le moment le plus lourd du film de Oliver Hirschbiegel. Celui choisi par Magda Goebbels pour empoisonner méthodiquement les six enfants qu’elle a eus avec son mari Joseph. Dans « La chute », visible jusqu’au 1er octobre sur Arte en rediffusion, on la voit qui commence par les endormir en leur disant d’avaler ce qu’elle présente comme un médicament, en forcer une qui ne veut pas avaler le somnifère et puis revenir plus tard leur briser une capsule de cyanure dans la bouche. Nous sommes en avril 1945, le couple Goebbels sort dans le jardin qui entoure le bunker du führer et se suicide mutuellement. La démence doctrinaire du nazisme trouve ici son apogée, frappant ses acteurs, adeptes et théoriciens. Interprété par Bruno Ganz, Hitler a fait de même un peu auparavant. L’on voit aussi une autre sommité rejoindre sa femme et ses enfants à table et dégoupiller sur ses genoux les deux grenades qui mettront un terme précoce à leur vie de famille. Ce film sorti en 2004 est un cauchemar épouvantablement bien raconté. Continuer la lecture

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Au milieu de la vie nous sommes dans la mort…

… ainsi est-il écrit dans la liturgie catholique afin d’accompagner les défunts comme il sied. Ainsi était-il chanté pour les funérailles de la reine Mary II en 1694 avec une musique composée par Henry Purcell (1658-1695). Ce qui fait le lien avec la reine Elizabeth qui vient de mourir et en dehors du fait qu’il s’agissait de deux souveraines du même pays, c’est que la cérémonie a eu notamment lieu dans l’abbaye de Westminster, là où le musicien a été inhumé, près de l’orgue. Sa musique n’a pas été jouée sauf erreur mais cette relative coïncidence n’est pas sans nous rappeler l’album enregistré en 1977, « Music for Queen Mary » soit de la merveilleuse matière baroque pour célébrer le « jour triomphal » de l’anniversaire de Mary II. Et suivie comme de juste par l’accompagnement voué aux funérailles de la très jeune reine, morte de la variole à 32 ans. Le tout était dirigé par le toujours vivant John Eliot Gardiner (1943-) qui avait détaillé à l’intérieur de la pochette, le passionnant contexte de la composition jouée pour la souveraine. Continuer la lecture

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Pour un chou à la crème

La petite Mira a désobéi. Elle est allée à la rivière et s’est lancée sur un bloc de glace à la dérive. Elle est tombée dans l’eau et a dû rentrer à la maison penaude. Soustraction faite d’une fessée, Mira s’attendait également à être privée de gâteaux. Car pour les trente ans de sa mère, sa tante Hana avait apporté  de « délicieux petits choux à la crème recouverts de glaçage brillant ». L’espoir au cœur, Mira regardait sa mère procéder à la distribution autour de la table familiale. Espoir déçu. Ce n’est que bien plus tard, dans le roman à tiroirs de Alena Mornštajnová, que l’on comprendra que le destin veillait sur Mira. L’eau utilisée par le pâtissier était contaminée par la bactérie responsable du typhus. Toute l’heureuse tablée va en mourir sauf Mira et sa tante Hana. Et là aussi, dans ce dernier cas, on comprendra plus tard pourquoi. Cette action se déroule en 1954 à Meziříčí , ville de l’actuelle Tchéquie et abritant une communauté juive. Continuer la lecture

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Deux bobines pour Apollinaire

Le 9 novembre 1945, selon une habitude déjà ancienne, les proches de Guillaume Apollinaire se pressaient autour de sa tombe à l’anniversaire de sa disparition, en 1918. Or, ce jour-là, il n’avait pas échappé à un observateur averti, Pierre-Marcel Adéma, qu’un journaliste américain en uniforme avait filmé le rendez-vous. Dans sa chronique du 7 novembre 2019 pour Les Soirées de Paris (1), Gérard Goutierre qui nous donnait cette information, s’était interrogé sur l’éventualité d’un « miracle » permettant de retrouver le film, un jour pas fait comme un autre. Le miracle a eu lieu le 20 septembre 2022 à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris (BHVP, ci-contre) dans le Marais. Les deux bobines huit millimètres de « pellicule souple en acétate de cellulose » étaient là, bien rangées, attendant qu’une bonne âme veuille bien les faire numériser. Ce qui serait une bonne chose car l’on y verrait notamment Picasso, lequel jusqu’en 1945 inclus, était réputé ne jamais rater l’hommage annuel à son ami. Continuer la lecture

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François Morel chante la Bretagne et les marins

Après l’avoir joué en mai, à Paris, au Théâtre du Rond-Point, François Morel part aujourd’hui en tournée avec son spectacle “Tous les marins sont des chanteurs”. Entouré d’une bande de joyeux lurons, il réhabilite Yves-Marie Le Guilvinec (1870-1900), un poète et marin breton aujourd’hui oublié. Si l’intéressé n’a rien d’un Rimbaud breton, le spectacle n’en est pas moins plaisant, drôle, et porteur de quelques messages bien pensés.  Un hommage en chansons des plus joviaux, insolite à souhait, à la mer et à ses marins, porté avec entrain par de sacrés farceurs !  Et un François Morel plus que jamais grand blagueur devant l’éternel … Continuer la lecture

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Vélo vole

Sachant d’une part qu’un oiseau en vol ne réclame pas davantage qu’un cheval-vapeur pour emporter l’équivalent de cent kilogrammes et que d’autre part, un homme grimpant un escalier en produit deux pour progresser, il y eut un esprit calculateur en 1909 pour se demander s’il ne serait pas rigolo de faire décoller un vélo. Alexandre Sée (ci-contre) avait développé sa théorie dans le numéro du mois de novembre de la revue L’Aérophile. En bon polytechnicien qu’il était, accompagnateur technique des premières machines volantes, il participait ainsi au vieux rêve humain consistant à vouloir s’éloigner enfin du sol et des contingences. Son article serait à refaire de nos jours, puisque l’adjonction d’une batterie équipant les vélos actuels rebattrait les cartes, en leur apportant un surcroît de puissance critique pour s’affranchir de la gravité. Comme le disait le bon Pierre Desproges, « j’aimerais vivre en théorie, car en théorie tout est permis » et il est donc possible d’imaginer (car en imagination aussi tout est permis) les dingues du pédalier prendre de la hauteur et s’adonner au plaisir du vol en escadrille. Continuer la lecture

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Une journaliste de légende

Merci aux Éditions du sous-sol (Le Seuil) de nous offrir une traduction française du livre de la légendaire Lilian Ross publié en 2015 chez Scribner, grand éditeur new-yorkais. Le problème est qu’à peine a-t-on achevé «Toujours sur la brèche», on en redemande. Et pourtant le livre couvre quelque soixante-dix ans de reportages et portraits dans tous les domaines, des courts ou des longs, sur des célébrités ou des inconnus, tous réalisés pour The New Yorker Magazine, avec pour seul guide une curiosité insatiable et un désir d’aller jusqu’au bout quand c’est nécessaire. Lillian Ross est née en 1918, entrée au New Yorker en 1945, morte en 2017 à 99 ans, elle a donc publié ce livre deux ans avant de mourir. Mais il y a bien longtemps qu’elle est devenue une journaliste de légende, depuis la publication de son portrait d’Hemingway en 1950 et celui de John Huston en 1952, parus d’abord dans le New Yorker puis en livres à plusieurs reprises par la suite. Continuer la lecture

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Un Menteur au charme irrésistible

La rentrée théâtrale ne pouvait se présenter sous de meilleurs auspices ! En ce mois de septembre, menteries et alexandrins font merveille sur la petite scène du Théâtre de Poche Montparnasse, Marion Bierry ayant eu la judicieuse idée de monter, avec le talent qu’on lui connaît, la dernière comédie baroque de Sieur Corneille, “Le Menteur” (1644). L’auteur, après ses chefs-d’œuvre tragiques (1), y renouait avec le genre comique, offrant aux spectateurs, selon ses propres termes, “quelque chose de plus enjoué qui ne servît qu’à les divertir”. Un pur divertissement donc avec un argument basé sur un beau et grand quiproquo ! S’ensuivent parties de cache-cache, badinage amoureux et mensonges en cascade, le tout servi par une troupe unie et talentueuse, à l’énergie débordante. Un régal ! Continuer la lecture

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