Ponts aériens

Il y a ceux qui s’acharnent à détruire les ponts, ceux qui s’épanouissent à les construire et, le cas échéant, ceux qui s’appliquent à les reconstruire. Cela fait un peu plus de deux siècles que le Pont Napoléon à Lille, fait à la fois de l’ombre et du charme à la Deûle, la rivière canalisée qui passe juste en dessous. Détruit deux fois par les Allemands lors des deux dernières guerres, ce rare édifice de pont couvert exclusivement voué au passage des piétons, est à nouveau en usage, avec ses deux sphinges gardant chacun des escaliers. C’est un beau pont dessiné à l’origine par un certain Benjamin Joseph Dewarlez et, à le regarder de près comme de loin, il ne fait pas que nous emmener d’une rive à l’autre: il réveille en nous toute une imagerie de nos souvenirs liés aux ponts. On ne les croyait pas si nombreux, s’enchaînant les uns aux autres comme une file sans fin de tabliers, de cintres et de câbles. En partant incidemment de celui traversant le Tibre à Rome lequel est à l’origine du mot latin pontifex (faiseur de ponts) et donc lié par héritage à la désignation du souverain pontife. Continuer la lecture

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Adultère à mots couverts

Le 1er janvier, la direction du Théâtre du Rond-Point passait aux mains de Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel, précédemment à la tête du Monfort. Jean-Michel Ribes quittait les fonctions qu’il occupait depuis 2001. C’est néanmoins sa programmation qui court jusqu’en juin. Rien d’étonnant donc d’y retrouver la délicieuse Isabelle Carré, une fidèle des lieux depuis 20 ans, dans “La Campagne” (“The Country” 2000) de l’auteur britannique contemporain Martin Crimp (né en 1956), un “thriller domestique” selon l’expression de son metteur en scène Sylvain Maurice. Pièce à trois personnages, un homme et deux femmes, “La Campagne” n’est pas sans rappeler l’univers d’un autre dramaturge anglais, Harold Pinter (1930-2008) et notamment sa pièce “Old Times” (“C’était hier”, 1970). Milieu bourgeois, adultère, mensonges, non-dits, rapports de force et de domination, enchevêtrement du vrai et du faux, allusions, sous-texte… nous voici en terrain pour le moins “pinteresque”. Crimp égale Pinter dans la noirceur. Sa vision du couple est des plus sombres : un jeu de dupes où le rapport à l’autre s’avère inquiétant, menaçant, et renforce un sentiment latent de solitude et de violence. Brillant et glaçant ! Continuer la lecture

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Rebelles

Plutôt spécialisé dans la photographie de nus, Bruno Braquehais décide, au moment des événements de la Commune entre le mois de mars et le mois de mai 1871, de changer de pignon pour le reportage. Il a alors près de cinquante ans. Sourd et muet de naissance il n’a donc pas pu entendre le choc de la colonne Vendôme s’écraser sur le sol pas plus que les cris et commentaires suscités par la mise à bas du « Jean-Foutre » (Napoléon). Il y a un peu plus de cinquante ans, la photographie instantanée n’existait pas et, ce qui nous est donné à voir en ce moment même au Musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis,  montre la statue avant et après, notamment avec un groupe de fédérés. Parmi ces derniers figurait le peintre Courbet ce qui lui valut de gros ennuis plus tard une fois l’ordre rétabli. Quand le pouvoir en place ne tient pas compte de la pression qui monte, du manomètre social qui s’affole, cela finit par péter et c’est l’un des intérêts instructifs de cette exposition qui se terminera au mois de mars. Continuer la lecture

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Les bouchées doubles

Voilà comment l’affaire se raconte : pour tenter de faire concurrence au «puits d’amour», dessert dédié par son cuisinier, Vincent la Chapelle, à la marquise de Pompadour, maîtresse officielle du roi, la reine de France aurait demandé au sien, Nicolas Stohrer, la composition d’un mets salé, si possible aphrodisiaque. Elle espérait récupérer par cet artifice les faveurs de son époux. Ainsi serait née la bouchée à la reine. Cette belle histoire ne résiste pas à l’épreuve des faits. Remontons dans le temps, en 1721. Louis XV a 11 ans. Il est fiancé à Marie-Anne d’Espagne, née en 1718, qui est venue vivre à Versailles. Mais la santé du roi est des plus fragiles. Son entourage craint un malheur : sa mort sans descendance. La couronne reviendrait ainsi à la branche Orléans. Il faut donc trouver une solution : une princesse immédiatement fécondable. Parmi la centaine de candidates possibles, Marie Lesczcynska (ci-dessus), la fille de l’ex-roi de Pologne réfugié en Lorraine, emporte l’adhésion. Si elle a sept ans de plus que son futur, elle est physiquement passable et possède un bassin propre à la gésine. La petite infante d’Espagne est donc renvoyée chez ses parents. Continuer la lecture

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Yves Klein, la vie en bleu

L’International Klein Blue (IKB), ce bleu profond et lumineux qu’il a fait breveter, l’a rendu célèbre bien au-delà du cercle des amateurs d’art, faisant de lui l’un des artistes français les plus connus de la seconde moitié du XXe siècle. Mais Yves Klein (1928-1962), disparu prématurément à l’âge de 34 ans, n’est pas seulement l’artiste qui inventa une couleur. Son œuvre, élaborée en seulement huit ans, se révèle tout aussi spectaculaire que variée et audacieuse : Monochromes, Sculptures éponges, peintures dorées Monogolds, Anthropométries, Peintures de Feu… Dépassant la figuration et l’abstraction, les deux courants alors existant dans les années 50, elle préfigure les tendances les plus novatrices de l’art contemporain, telles que la performance, le happening, l’art conceptuel ou encore le body art. Médiatisée, destinée à toucher un large public, elle n’en est pas moins le fruit de réflexions intellectuelles et spirituelles. “Yves Klein intime”, l’exposition que consacre actuellement l’Hôtel de Caumont d’Aix-en-Provence à l’artiste niçois, en explorant son travail sous le prisme de sa dimension personnelle, permet ainsi de mieux comprendre la démarche artistique d’Yves Klein. Dans un parcours chronologique et thématique d’une belle limpidité, prolixe en explications, une soixantaine d’œuvres, emblématiques ou moins connues, nous plongent avec ravissement dans le processus créatif d’une des grandes figures de l’art. Continuer la lecture

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Des tanins mûrs mais très doux, enveloppés, pas fatigants

En automne, les feuilles tombaient des arbres… et s’épanouissaient les Foires aux vins. L’idée naquit à la Scarmor, centrale d’achat historique du mouvement Leclerc. Son président, François-Paul Bordais, et deux membres, l’un de Saint-Pol-de-Léon, l’autre de Vannes, réalisaient un coup commercial inédit. En octobre 1973, un camion se place à la porte de leur entreprise respective, pour proposer en solde des bouteilles à peu près convenables et quelques belles étiquettes à prix cassé. La plupart des négociants contactés pour l’opération leur avaient opposé un refus dédaigneux. Ils n’avaient pas envie de compromettre leur image de marque dans ce genre de démarche mercantile. Mais deux d’entre eux s’y étaient risqué, à leur grand bénéfice. Il s’avérait possible de démocratiser la consommation de vins de qualité. La clientèle répondait présent. Il fallut toutefois, dans les premières opérations, éviter que certains restaurateurs viennent acheter en masse, à des prix serrés que leurs fournisseurs ne pratiquaient pas.  Mais il y avait là un filon ne demandant qu’à être exploité. Dame, au moment des vendanges, il convient de faire du vide dans les chais, d’écouler les stocks encombrant les entrepôts. Continuer la lecture

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Kimono ma maison

C’est étonnamment grâce au musée du Quai Branly que nous disposons enfin d’informations supplémentaires sur un album de rock paru en en 1974, « Kimono my house ». Et cela bien que la couverture de cet album ne constitue qu’un point scénographique mineur de l’exposition en cours autour du kimono, vêtement phare de la culture japonaise. Ce disque magique, glamour, inspiré, étincelant, électrique en diable, était le fait du groupe Sparks, apparu en 1968 et essentiellement composé de Ron et Russell Mael. Lâchons enfin l’information, les deux dames figurant sur la pochette étaient Hirota Michi et Okamura Kuniko membres du groupe d’avant-garde japonais, Red Buddha Theater. Le moins que l’on puisse dire était qu’elles ne se tenaient pas correctement, participant en cela et en cohérence, au charme extravagant de l’album. Il y a donc eu quelqu’un au sein de ce musée pour intégrer cette couverture culte sur un parcours de bonne tenue, au même titre que le personnage de Ziggy Stardust, double de David Bowie (toujours en 1974), dont l’habit pour l’affiche avait été conçue en 1974 par un designer japonais (Kansai Yamamoto) s’inspirant également du kimono. Continuer la lecture

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Grande révision

Depuis 12 ans précisément que le site des Soirées de Paris a réanimé le titre d’une revue associée en son temps à une révolution artistique, il était temps d’ouvrir un chantier de révision et de sortir (moralement) les grues. Les Soirées de Paris vont donc connaître un temps de repos visant à réaménager peu ou prou la formule et réétudier la périodicité. Dans l’attente d’une date de redémarrage non fixée encore à ce jour, on peut livrer quelques éléments de bilan, comme les 2859 articles publiés jusqu’à hier lundi. Par ordre d’importance, ce sont les expositions qui ont le plus été couvertes (631),  les livres (482), le théâtre (268), la musique (195) et sans oublier de mentionner Apollinaire notre saint-patron (241). L’article le plus lu a hypnotisé 20.506 lecteurs ce qui ne veut pas dire que c’était le plus intéressant tandis que certains n’ont pas dépassé 200 ce qui ne veut pas dire qu’ils n’étaient pas intéressants. D’autant que les vertus du web font que plus une chronique a de l’ancienneté plus elle est susceptible de glaner des nouveaux lecteurs. Continuer la lecture

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L’ami Jean-Claude Brialy

Acteur, metteur en scène, réalisateur, directeur de théâtre et de festivals, chroniqueur radio…, Jean-Claude Brialy (1933-2007) occupait une place de premier plan dans la vie culturelle et le paysage médiatique français. Premier ou second rôle au cinéma, il a joué dans plus de deux cents films et côtoyé les plus grands réalisateurs, à commencer par ceux de la Nouvelle Vague. Personnage aux multiples talents et à l’activité débordante, il était connu de tous. Sa disparition a laissé un vide immense, d’autant que l’homme avait le goût de l’amitié et portait haut et fort l’acte de mémoire. Ses idoles, ses amis continuaient à vivre à travers lui. Aujourd’hui, 15 ans après sa mort, ce sont eux qui se souviennent… “L’Ami Brialy, Prince des Dandys”, signé de la créatrice de costumes Pascale Bordet et du journaliste et écrivain Guillaume Evin, raconte le parcours exceptionnel de ce fils de militaire, travailleur acharné, qui marqua le monde du spectacle de son incroyable prestance. Grand esthète, il avait le goût du beau, comme le rappellent les merveilleux croquis de Pascale Bordet, et son élégance vestimentaire n’avait d’égales que sa distinction naturelle et sa droiture. Ce livre vient fort à propos lui rendre un hommage bien mérité. Continuer la lecture

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Paradis artificiels

Trop tôt pour déterminer s’il s’agit de bonnes ou de mauvaises nouvelles, mais elles s’accumulent. Les ventes d’œuvres d’art conçues par des algorithmes sont régulièrement signalées. Quelques ingrédients programmatiques, quelques suggestions traduites en langage numérique et la machine (ou l’ordinateur comme l’on voudra), pond, accouche. En 2018 une peinture artificielle avait déjà été adjugée aux enchères 400.000 dollars. En 2021, le robot Sophia avait collaboré avec un artiste humain pour, si l’on a bien compris un article du journal Vingt Minutes de l’époque, faire l’autoportrait du premier et le portrait du second. Le but en général reste de faire en sorte que le robot gagne en autonomie et devienne polyvalent. C’est-à-dire capable d’intervenir dans n’importe quelle discipline culturelle. Et de surcroît, il débarque actuellement des applications comme Dall-E permettant à tout un chacun de créer ses propres images, y compris les plus farfelues (une tortue à tête de chien par exemple), en livrant des indications (aléatoires ou réfléchies) à un algorithme. Comme un genre de logiciel de traitement  d’image ou de texte, mais en bien moins fatigant pour le cerveau. Continuer la lecture

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