Noir c’est noir

Non seulement Arte est la meilleure chaîne télévisée culturelle française, non seulement elle propose sur son site des centaines de films, concerts, opéras, documentaires, émissions, mais elle est aussi une grande pourvoyeuse de séries, plaisir coupable chez nous alors que s’y concentre la créativité depuis une quinzaine d’années au détriment du grand écran. La chaîne hautement culturelle n’a pas raté le tournant des séries scandinaves, qu’on appelle le «Nordic Noir». Comme le savent les amateurs, le «Nordic Noir» fut précédé par la grande vague d’auteurs de polars scandinaves : le norvégien Jo Nesbo et son inspecteur Harry Hole, le suédois Henning Mankel et son inspecteur Kurt Wallander, et bien d’autres. La loi est la même sur le grand comme sur les petits écrans : tout commence par la qualité du scénario. Leçon retenue pour les scénaristes télévisés, attachés comme leurs confrères écrivains à révéler l’envers du rêve suédois, norvégien, islandais, et autres régions nordiques. Continuer la lecture

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Lumière tamisée

No Lorsque l’on a inhumé Éléonore Frick en 1925, le cimetière parisien des Batignolles était encore sur toute sa surface, un bel endroit pour les cérémonies de fin de parcours. En 1958, quand Louis de Gonzague Frick, grand ami de Guillaume Apollinaire, fut descendu sous terre, c’était toujours le cas. La sépulture de la famille More était en outre équipée sur sa stèle d’un récipient destiné à accueillir des fleurs. Mais dix ans plus tard, à la toute fin des années soixante, le boulevard périphérique a été construit pile au-dessus. La nuit est alors tombée sur la 22e division. Plus rien n’y pousse. Les tombes sont recouvertes de poussière et les voitures qui passent en haut font tant de bruit que l’on croirait avoir affaire à un passage de chars d’assaut. Coreligionnaire de Apollinaire au collège Saint-Charles de Monaco, on a dit que le poète Louis de Gonzague Frick était mort « dans l’oubli ». La construction du périphérique a de surcroît plongé sa dernière demeure dans une lumière tamisée où ne s’aventurent que des vieux chats. Continuer la lecture

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Danton, un héros romantique

C’est une pièce complexe et singulière qui vient de faire son entrée au Répertoire de la Comédie-Française : “La Mort de Danton” de Georg Büchner (1813-1837). Écrite, qui plus est, en quelques semaines à peine, de janvier à février 1835, et par un personnage lui aussi peu commun : un scientifique et révolutionnaire allemand, auteur de trois pièces de théâtre seulement et d’une nouvelle (1) car mort prématurément du typhus à 23 ans. “Images dramatiques de la Terreur en France”, ainsi Büchner avait-il sous-titré sa pièce, manifestant ainsi le vœu d’alerter ses contemporains sur les dérives de la Révolution. Ce drame en quatre actes, rarement monté (2) car considéré comme injouable, au vu du nombre de personnages et de lieux qu’il comporte, est mis en scène à Richelieu par Simon Delétang. Ancien directeur du Peuple à Bussang  (Vosges) et aujourd’hui directeur du Théâtre de Lorient, Delétang est un familier du théâtre de Büchner pour avoir interprété “Lenz” de nombreuses fois, de village en village, dans les montagnes vosgiennes où se déroule le récit, et mis en scène “Woyzeck” en 2004. Continuer la lecture

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À la recherche de l’arpeggione perdu

L’instrument a vu le jour il y a tout juste deux cents ans, à Vienne. Il porte le joli nom d’arpeggione, terme qui a supplanté «guitare violoncelle», «guitare à archet» ou encore «guitare d’amour», dénominations auxquelles on avait d’abord pensé. Son existence fut on ne peut plus brève : on ne connaît en tout et pour tout qu’une seule page écrite pour lui. Mais comme il s’agit d’une sonate de Schubert et que cette composition lumineuse a toutes les qualités d’un chef-d’œuvre, elle a suffi à inscrire définitivement le nom de l’arpeggione dans l’histoire de la musique. Compromis entre la guitare et le violoncelle, cet instrument à cordes frottées est le fruit des recherches du luthier viennois Johann Georg Stauffer, considéré comme le plus important fabricant de guitares de son époque. Schubert possédait une de ses guitares et c’est à la demande de cet artisan-inventeur qu’il écrivit en 1823 une sonate en trois mouvements, dont la première audition eut lieu un an plus tard. Continuer la lecture

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Criminelles

JHerta Oberheuser s’en est incroyablement bien tirée. Médecin au camp de concentration de Ravensbrück, ayant notamment participé à des expériences « médicales » sur des détenues, à l’origine du meurtre d’enfants en bonne santé, elle n’a pris que vingt ans lors de son procès à Nuremberg en 1947. Oui elle s’en est bien tirée car elle sera libérée au bout de quatre ans pour « bonne conduite » et ouvrira par la suite un cabinet de médecins. Le sidérant documentaire actuellement diffusé sur Arte à propos du rôle des femmes au sein du troisième Reich ne précise pas qu’elle sera un jour reconnue et révoquée. Non plus qu’elle fera appel de cette décision et qu’elle obtiendra gain de cause. Herta Oberheuser, reconnue coupable de crimes de guerre, a fini sa vie tranquillement dans une maison de retraite. Le film achevé en 2020, réalisé par Christiane Ratiney, avec la voix off de Céline Sallette, démontre comme il est dit dans les commentaires, le rôle « central », « pivot », de quelque 500.000 femmes au profit de l’idéologie nazie. Continuer la lecture

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Garouste, l’intranquille

Le 6 mars 2022, c’est un homme apaisé qui, treize années après sa parution, met un point final à son autoportrait littéraire “L’Intranquille” (2009). Gérard Garouste précise néanmoins “Disons tranquillité du peintre, pas de l’homme. Mais à mon âge (ndlr 76 ans), on est comme l’arbre qu’il faut élaguer pour qu’il reste fort, on va à l’essentiel. En vieillissant, finalement ma vie se simplifie.” Cet “autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou”, comme il est sous-titré, il l’avait rédigé à la mort de son père, telle une délivrance, y révélant concomitamment l’ignominie paternelle et sa propre instabilité psychique, l’une n’étant probablement pas étrangère à l’autre. “L’enfance et la folie sont à mes trousses. Longtemps je n’ai été qu’une somme de questions”, confie-t-il. Continuer la lecture

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Mise en boîte

Le collectionneur de boîtes de sardines se nomme un clupéidophile. Le terme peut conduire à la méprise. Ainsi Internet, par approximation, renvoie t-il accidentellement sur des adresses improbables ayant le même suffixe, porteuses d’embrouilles avec la police. L’emploi du synonyme puxisardinophile est, à cet égard, plus anodin. La boîte de sardines affiche plus de deux siècles d’existence. Elle est devenue, grâce à la mécanisation, un produit populaire et bon marché. En souvenir de sa période montmartroise ou elle représentait l’essentiel de ses menus, Picasso produira, en 1948, une céramique intitulée «Trois sardines». Une sorte d’ex-voto. Continuer la lecture

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Molenbeek, l’autre Bruxelles

Alors que la Grand-Place de Bruxelles s’assoupit dans la lumière de ses ors, le quartier de Molenbeek et ceux adjacents se réveillent, dopés par d’impressionnants projets de réhabilitation de friches industrielles. La transformation du colossal garage Citroën des années 1930 (ci-contre) en centre artistique Kanal-Pompidou et le projet Tour & Taxi de restauration de l’ancienne gare maritime devraient être à même de redorer le blason de Molenbeek, entaché par les attentats terroristes de 2015. Situé au nord-ouest de Bruxelles, à 15 minutes du centre-ville, Molenbeek a actuellement une population multiculturelle de 100.000 habitants qui est l’une des plus pauvres de Belgique. Continuer la lecture

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Denis et ses petites choses

Les livres de Denis Grozdanovitch, auteur français unique en son genre, sont comme des cailloux semés par le Petit Poucet pour enchanter notre vie qui en a tant besoin. Ce sont des conversations «à sauts et à gambades», selon l’expression de Montaigne, autour d’un thème, par exemple «Petit traité de désinvolture» (José Corti 2002), «L’Art difficile de ne presque rien faire» (Denoël 2009), ou «Le génie de la bêtise» (Grasset, 2017). Pour deviser de ses précédents ouvrages comme de son petit dernier, «La gloire des petites choses» (Grasset), comme on aimerait être assis avec lui au coin du feu de sa maison de Clamecy, en compagnie de sa femme Judith et de leurs deux chats… Il nous les a rendus familiers de livre en livre, puisque chaque anecdote, chaque idée, chaque considération, chaque citation, sont faites pour engager le dialogue avec le lecteur, et que D.G. aime bien nous livrer, à petites doses, quelques aperçus sur sa vie privée, tout à fait comme Montaigne, justement. Son érudition servie par un langage raffiné teinté d’humour nous touche bien souvent au cœur et à l’âme. Continuer la lecture

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Le saint qui déniche les petits trous

Ce bonheur-là n’a pas de nom. C’est celui qui accompagne la retrouvaille d’un objet perdu et ardemment recherché : trousseau de clés, carte de crédit, téléphone portable, papiers d’identité… bref l’un de ces objets que la vie en société a rendus indispensables et qui, pour une raison ou une autre avait insidieusement échappé à notre vigilance. Qui dira l’intensité de ce plaisir quasi miraculeux ? La sensation de délivrance est peut-être comparable à celle d’un apnéiste remontant à la surface. D’ailleurs, le retrouveur manifeste souvent son contentement par une longue respiration.  Il n’y a sans doute pas de recette magique pour éviter les disparitions intempestives, mais il y a des formules de rattrapage. Cela fait plusieurs siècles que les catholiques ont chargé l’un de leurs saints patrons de les aider dans cette difficile entreprise de reconquête. Aussi connu que Saint-Christophe pour les voyageurs, ou sainte Rita pour les causes désespérées, Saint Antoine de Padoue se situe dans le peloton de tête des saints les plus souvent invoqués. La tradition remonterait au XVIIe siècle, lorsqu’il fut établi qu’en son temps (vers 1220) le bon Antoine aurait retrouvé des documents précieux qu’on venait de lui dérober, dans une grotte près de Brive-la-Gaillarde, où il avait fondé un monastère. Continuer la lecture

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