Ken Domon, un pionnier de la photographie réaliste

Si Ken Domon (1909-1990) est l’un des photographes les plus connus de l’ère Shôva (1926-1989) au Japon, il est totalement méconnu en Europe. Jusqu’à ce jour, son œuvre n’a fait l’objet que de deux expositions en dehors de l’archipel : en Allemagne en 1990 et en Italie en 2016. C’est dire si la rétrospective qui lui est consacrée à la Maison de la culture du Japon à Paris, avec la présentation d’une centaine de photographies -une majorité en noir et blanc et quelques-unes en couleurs-, est un événement ! Comme le titre l’indique, Ken Domon est le maître du réalisme japonais. Ses photographies des années 30 aux années 70, période de son activité, témoignent majoritairement du quotidien des gens ordinaires durant des temps particulièrement troublés : le chaos de l’après-guerre, la reconstruction, les ravages de la bombe atomique, la pauvreté des régions minières sinistrées… Et ce sans verser dans le moindre misérabilisme. Des premiers clichés d’avant-guerre illustrant l’entraînement des cadets de la marine à Yokosuka à la série sur les temples, l’exposition englobe la totalité de la carrière de Ken Domon, révélant ainsi les multiples facettes d’une œuvre de toute beauté. Incontournable ! Continuer la lecture

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Viva Lorca

Coup de tonnerre dans le ciel franco-espagnol : «Poeta en Nueva York» («Poète à New York»), œuvre la plus mythique du mythique Federico Garcia Lorca (1898-1936), considérée comme son chef d’œuvre, vient de sortir dans une nouvelle édition bilingue. Deux universitaires, Zoraida Carandell et Carole Fillière, enseignantes aux universités de Nanterre et de Toulouse-Jean-Jaurès, signent cette nouvelle traduction remettant enfin en question la version officielle parue dans «La Pléiade» sous l’autorité de André Belamich en 1981. L’odyssée du manuscrit est l’une des plus mystérieuses de la littérature. L’essentiel de «Poeta en Nueva New York» date du séjour d’un Lorca de trente-et-un an à Columbia University, où il réside plusieurs mois entre 1929 et 1930. Aîné chéri d’une famille patricienne, Federico était alors ce poète, compositeur, pianiste, dramaturge et peintre célébré par l’avant-garde (dite «la génération de 27»), l’ami de Manuel de Falla, de Dali et de Buñuel. Continuer la lecture

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Flash back couleur et ralenti

Le jeune homme est bien habillé. Il porte même un nœud papillon sur sa chemise claire. Il n’a pas de manteau et si le ciel est gris, la température semble clémente. Nous sommes en 1902  dans une rue de Aarhus au Danemark, une cité en bord de mer qui fait face à la Suède, mais on ne voit ni la mer ni la Suède. Le cinéma n’a que sept ans. Pourtant quelqu’un a planté sa caméra sur un trottoir et filme les passants de la rue Saint-Clément. Le procédé cinématographique est tellement récent que personne ne fait attention au cameraman. Celui-là même que l’on aurait pu voir s’il y avait eu un miroir quelque part devant. Dans l’indifférence générale, il n’y a que ce jeune homme qui regarde l’objectif. Cet instant est vertigineux. Comme si lui seul comprenait l’enjeu. Comme si lui seul voyait bien mieux que les autres tout un univers dont la portée se profilait à travers un appareil pour le moins inédit.  Le jeune homme se retourne comme pour vérifier s’il est est vraiment le seul à saisir l’importance du moment. Il en a l’air interloqué bien que cette interprétation soit subjective. Continuer la lecture

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Petits pois

Mû par la convivialité, la provocation ou la démagogie (il pratiquait couramment ces trois exercices), Jacques Chirac révéla un beau jour son engouement pour la tête de veau. La tête de veau, voilà un mets France profonde. On pourrait aller jusqu’à dire fraternel et républicain. Il regretta cet aveu. Car, pour lui complaire, à chacun de ses déplacements dans nos belles régions, les officiels mirent ce plat au menu du repas d’accueil. Tant et si bien qu’après la saturation vint la lassitude, puis l’exécration. À la fin, il ne pouvait plus la voir en peinture…. Mais le mal était fait, les courtisans étaient lancés. Continuer la lecture

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La conjonction des cloaques

Quand son horloge interne se met à carillonner un air à la Westminster, le lézard comprend que l’heure de la reproduction est arrivée. Tandis que sa peau se fait séduisante, plus brillante que d’habitude, il part à la recherche d’un emplacement favorable à l’accouplement. Cette catégorie de reptile fait les choses dans l’ordre. Après qu’il a repéré son amante, il doit livrer un combat contre un ou plusieurs concurrents, dans une ambiance à la « Mad Max ». L’intensité varie selon les genres (gekkos, agames, iguanes, lézards « vrais ») mais le principe du combat est intangible. Et le gagnant ne perd pas son temps. Il immobilise ensuite sa dulcinée à l’aide de ses mâchoires ou avec ses pattes postérieures si elle se trouve sur le dos. Puis modifiant la courbe de son corps, il accole son cloaque à celui de la dame lézard et verrouille la jonction. Puis, au moyen d’un double appendice érectile, il conclut l’affaire avec intensité, comme s’il était le dernier de l’espèce. Si elle survit à l’assaut, la femelle s’en ira pondre ses œufs, sachant que dans le cas des ovovivipares, ils éclosent directement à la sortie. Pour le trachysaure australien la naissance est unique et le bébé fait déjà la moitié de la taille de ses parents. Continuer la lecture

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Le dilemme de Solutré

En 1992, cherchant à éviter des manifestants qui l’attendaient à la roche de Solutré (ci-contre), François Mitterrand dut choisir d’escalader la roche de Vergisson, l’escarpement jumeau que l’on voit de loin depuis le premier. En 1995, son état de santé ne lui avait pas permis de finir le parcours. Un document de l’INA (1) le montre en effet assis, l’air affaibli, entouré de Roger Hanin et de Jack Lang. Ce sont à Solutré, ses deux seuls ratés répertoriés. François Mitterrand faisait le parcours à Pâques puis à la Pentecôte car le temps était meilleur. On ne sait pas si la  petite foule habituelle de « followers » le flattait ou l’irritait, toujours est-il qu’à notre humble avis, un peu de sérénité et de solitude siéent davantage à l’excursion qu’une opération de communication politique. Continuer la lecture

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En un mot comme en cent

C’est un rituel sur les réseaux sociaux. Dès qu’une célébrité passe de vie à trépas, l’acronyme « RIP » fuse. Pour ceux qui ne parlent pas l’anglais cela signifie « rest in peace » ou encore « repose en paix ». Et non référendum-d’initiative-partagée comme une lecture trop rapide pourrait le faire croire. « RIP » c’est fait pour les gens pressés avec une pointe de branchitude. Condoléances, c’est un peu ringard sans parler du « je vous présente mes condoléances attristées », expression réservée « aux vieilles badernes » qui défendent la langue française comme on a pu le lire dans une tribune publiée récemment. « RIP » est donc une façon un peu cavalière d’expédier le sujet nécrologique. Cela induit l’idée que l’on veut passer à autre chose, avec un temps de deuil réduit aux acquêts.  Et sans forcément avoir conscience de raviver ainsi le métier de brachygraphe, c’est à dire celui qui écrivait par abréviation. La brachygraphie est en vogue sans que la plupart des locuteurs en aient conscience, presque tout le monde sait maintenant ce que signifie NTM (nique ta mère), MDR (mort de rire) ou encore le très élégant PTDR (pété de rire). Continuer la lecture

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Au temps des postillons

Il y deux sortes de boîtes aux lettres, les jaunes qui jalonnent encore les rues de nos villes et celles de nos maisons qui attendent la livraison du courrier. L’une est pour les envois, l’autre pour la réception. La corbeille est chez nous, dans la cuisine ou dans le salon. Une boîte mail de notre méta monde en revanche, contient tout. La réception, les envois, la corbeille et même un dossier pour les indésirables, ceux qui ne devraient pas y être mais qui y sont quand même. Étrangement un courriel expédié vers un autre pays est toujours consultable. Il est à la fois parti, arrivé et resté. C’est le progrès et c’est le type de réflexion qui vient à l’esprit lorsque l’on visite le musée de la Poste boulevard de Vaugirard à Paris. On y voit des boîtes aux lettres pour tous les goûts, les anciennes, les modernes, les artistiques comme celle de l’artiste Marcel Duchamp avec ses « missives lascives » et aussi différents réceptacles du monde entier. De leur côté, celles vouées au transport international, toutes de bleue recouvertes, font encore rêver, le temps que deux cents millions de mails (en une minute) soient diffusés à travers le globe. Continuer la lecture

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Coïncidence cannoise

Les écrivains croient beaucoup aux coïncidences de l’existence, et le dernier festival de Cannes en est l’illustration : le grand satiriste anglais Martin Amis (prononcer Amisse) est mort à 73 ans le jour de la présentation du film inspiré de son roman «La zone d’intérêt» («The Zone of Interest»). Réalisé par le cinéaste anglais Jonathan Glazer («Under the skin», 2013), récompensé par le grand prix, le film est réputé glaçant. Il est vrai que le quatorzième roman de l’écrivain, paru en 2014, se situe en lisière du camp d’Auschwitz (jamais nommé mais reconnaissable). La zone d’intérêt était l’appellation utilisée par les nazis pour décrire la zone de 40 kilomètres carrés entourant le camp de concentration.
Nous suivons les intrigues sentimentales et autres vécues par quatre sinistres bouffons nazis, à commencer par le commandant du camp et sa belle petite famille aryenne.
S’il n’est pas très connu en France, Martin Amis est reconnu depuis longtemps outre-Manche comme «l’enfant terrible des lettres anglaises», celui qui a «redéfini la littérature britannique des années 1980 et 1990 avec des romans au style sombre et mordant», dixit Le Monde. Selon son grand ami Salman Rushdie, précise le quotidien, « c’est un styliste de tout premier plan, très reconnaissable, comme Oscar Wilde, avec un ton sarcastique qui n’appartient qu’à lui ». Continuer la lecture

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Médée par-delà le mythe

“Médée” est une histoire qui nous dépasse. Fiction hors du temps, œuvre immémoriale, elle nous rebute et nous fascine tout à la fois. Car le geste de Médée reste incompréhensible. Après avoir trahi son père, tué son frère, manigancé la fin terrible de Pélias, la voici qui continue à semer la mort de manière implacable (Créüse, son père Créon), jusqu’à commettre l’inconcevable : l’infanticide. Médée, meurtrière de par sa propre volonté et non par celle des Dieux. Médée, impunie pour ses crimes qui, à la fin de la tragédie, devenue déesse, s’envole sur un char rejoindre Égée, roi d’Athènes, et lui donner un fils… Car coupable et victime, nous dit Euripide. Victime de son amour pour Jason. Victime d’Aphrodite. Le mythe de Médée, apparu chez Homère (VIIIe s. av. J.-C.), a été maintes et maintes fois repris. Lisaboa Houbrechts, jeune artiste de la scène flamande, a choisi la version du grand poète tragique grec Euripide (480 – 406 av. J.-C.) pour cette nouvelle production de la Comédie-Française. Elle nous en livre une vision humaine et poétique d’une grande beauté. Continuer la lecture

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