Catherine Salviat, une vie de théâtre

Il y a peu de temps encore, elle présentait au Studio-Théâtre de la Comédie-Française “36 chandelles dans la maison de Molière”. Pour ceux qui n’auraient pas eu le bonheur d’assister au Singulis de Catherine Salviat, il est toujours possible de se plonger dans le livre dont a été tiré ce spectacle de souvenirs. Sous la forme d’une longue interview, répondant avec humour et acuité aux questions de son interlocuteur, la comédienne revient en huit courts chapitres sur ses 36 années passées au Français. Entre anecdotes et citations, elle évoque certains rôles, ses auteurs et metteurs en scène de prédilection, ses partenaires de théâtre et nous parle de cette chance qui semble ne l’avoir jamais quittée. “Méfiez-vous de vos rêves, ils se réalisent”, aime-t-elle à répéter. Et une autre de ses phrases préférées : “Confiance mais vigilance.” Sous ses airs sages et studieux, l’interprète du « Mystère de la charité » de Jeanne d’Arc montre un esprit espiègle et blagueur, toujours plein d’entrain. Ce petit livre très plaisant s’avère tout autant une leçon de théâtre que de vie. Continuer la lecture

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Le noir et ses arcanes

Les artistes, peintres et poètes, devinent parfois bien à l’avance ce que les scientifiques s’acharnent à prouver. Samedi dernier une fusée a emporté dans l’espace Euclid, un nouveau télescope dont la mission sera de détecter la matière noire et l’énergie sombre. Depuis un certain point dit de Lagrange, à 1,5 million de kilomètres de chez nous, la machine déterminera comment la noire pèse sur la gravité des corps et le rôle de l’autre (la sombre) dans l’accélération de l’expansion de l’univers. Et ce, depuis que ce dernier s’est échappé d’un récipient théoriquement aussi grand d’un dé à coudre. Ce double défi est non seulement aussi ambitieux que le projet de rétablissement du pacte républicain dans les banlieues, mais il nous interpelle sur ce noir invisible, ubiquiste, omniprésent au point d’être presque tout. Or, dans ses écrits publiés sur l’art, Henri Matisse (1869-1954) n’était pas loin de brûler la politesse à Euclid sans pour autant fournir de preuve expérimentale. Mais cet artiste n’en avait pas besoin pour énoncer qu’avant, quand il ne savait pas « quelle couleur mettre », il utilisait du noir. « Le noir, c’est une force », prophétisait-il ainsi avec ô combien de justesse. Ayant fait ce constat, Matisse n’aura plus peur de mettre du noir en « lest ». Continuer la lecture

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Un concert très privé

Les documentaires filmant des musiciens classiques peuvent se révéler (assez souvent) légèrement ennuyeux, sauf lorsqu’on est invité, très exceptionnellement et pour la première fois, à un concert privé chez Daniel Barenboïm à Berlin. Ce fut le cas samedi 24 juin sur France 4, grâce à la chaîne culturelle Culturebox. Comme il le précise en souriant à son intervieweuse, il est rare que l’illustre maestro accorde une interview, surtout chez lui. Mais la jeune femme aux yeux bleus et longs cheveux qui lui fait face n’est pas n’importe qui, puisqu’elle est la fille de son amie de toujours Martha Argerich : tous deux enfants prodiges à Buenos Aires, ils se cachaient sous le piano en espérant qu’on les oublierait. Le maître a fait une exception en 2020 parce qu’Annie Dutoit étant la fille du second mariage de Martha avec le chef d’orchestre Charles Dutoit, ils se sont connus toute leur vie et se tutoient. Il s’agit plus d’une conversation, comme il le souligne. Continuer la lecture

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Soupe aux truffes

Soignant son personnage, Sa Truculence Paul Bocuse (1926-2018) aimait à souligner, les difficultés de ses débuts : une scolarité rudimentaire, (bien qu’il précise «avoir ses deux bacs, le bac d’eau froide et le bac d’eau chaude»), une année de guerre ou il sera blessé, et il entre comme apprenti, en 1946, chez la Mère Brazier. Femme au caractère plutôt rude, chez qui il est employé à tout, y compris traire les vaches, sans congés ni vacances. Elle lui apprend la rigueur. Il en tirera cet aphorisme : «bien faire le travail ne prend pas plus de temps que de le faire mal». Il passe les années 1950 avec Fernand Point, à Vienne, qui sera son maître. Il y retrouve les frères Pierre et Jean Troigros. En 1958, il se met à son compte en reprenant le restaurant familial. Trois ans plus tard, il est reçu Meilleur Ouvrier de France. Rapidement détenteur des trois étoiles, il devient un symbole de la cuisine française ainsi qu’une célébrité internationale. Surnommé le Primat des gueules, il est intronisé Pape de la gastronomie, au cours d’une cérémonie parodique se clôturant, par un banquet. Continuer la lecture

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«Imprimer», une exposition de la BNF qui laisse une forte impression

L’exposition de la BNF-Mitterrand, «Imprimer, l’Europe de Gutenberg», nous plonge au cœur d’une innovation qui a constitué une véritable révolution au XVe s. Près de six siècles plus tard, les applications pratiques de l’intelligence artificielle gagnant du terrain, on ne peut manquer de faire un parallèle entre ces deux inventions propres à ébranler nos pratiques et à soulever le même type d’enjeux économiques, techniques et politiques. Mais là n’est pas le sujet de l’exposition qui retrace de façon passionnante l’histoire du développement de l’imprimerie en Europe et les clés de son succès. Nul besoin d’être un amoureux des beaux-livres pour admirer les incunables (livres imprimés avant le 1er janvier 1501) richement illustrés présentés, issus des réserves de la BNF. Parmi eux, trois pièces d’exception marquent trois étapes majeures de l’imprimerie : le plus ancien bois gravé (vers 1400) occidental pour reproduire des images, le Bois Protat; le plus ancien ouvrage conservé au monde imprimé à partir de caractères typographiques métalliques; le Jikji (Corée, 1377 ; et la fameuse Bible de Gutenberg (vers 1455). Continuer la lecture

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Photographies de première classe

Il aimait les automobiles mais se faisait conduire par un chauffeur. Il était passionné de photographie documentaire mais préférait pour ce faire, employer un opérateur. Et même en voyage d’affaires, Albert Kahn (1860-1940) ne perdait pas le fil de sa vocation d’explorateur distingué. Lorsqu’il embarqua à l’été 1909 pour l’Argentine sur le König Friedrich August, il fit le voyage en première classe. Installé en seconde, son opérateur put aisément photographier les migrants qui s’entassaient en troisième. « Si les Mexicains descendent des Aztèques et les Péruviens des Incas, les Argentins descendent des bateaux » remarquait finement Octavio Paz dans un poème dont l’extrait est affiché dans le cadre de la dernière exposition organisée par le musée Albert Kahn. L’homme qui donna son nom à l’un des plus beaux jardins d’Île-de-France, n’aimait pas se faire photographier. Mais le 26 septembre 1909, lors de la seconde étape brésilienne, cour de la Torre Malakoff, il entra dans le champ de vision de l’objectif. Et sur cet autochrome extraordinaire, en raison du temps de pose, figure en transparence (ci-dessus), la silhouette fantomatique d’Albert Kahn, trésor supposé involontaire de sa photothèque. Continuer la lecture

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Toute la fantaisie de Vian pour l’amour de Colin et Chloé

“L’Écume des jours” (1947), “le plus poignant des romans d’amour contemporains” selon Raymond Queneau, est sans doute le récit le plus célèbre de Boris Vian (1920-1959). Passé inaperçu à sa sortie, son succès est venu plus tardivement et, bien tristement, après la mort même de son auteur. Il a fallu sa réédition dans les années 60 pour qu’il devienne le livre-culte que l’on sait, le classique que la majorité d’entre nous avons découvert, émerveillés, à l’adolescence et que les adolescents de ce siècle continuent d’apprécier. Ce roman contant l’amour merveilleux et tragique de deux jeunes gens, écrit par un auteur de tout juste 26 ans, semble empreint d’une jeunesse éternelle. Ses adaptations au cinéma (1) ne furent pourtant pas très heureuses, et l’opéra qu’en tira le compositeur Edison Denisov, en 1986, ne resta pas davantage dans les mémoires. Inadaptable, le chef-d’œuvre de Boris Vian ? La compagnie Les joues rouges nous prouve aujourd’hui que non. Et c’est sur la petite scène du Lucernaire que la joyeuse troupe nous entraîne dans l’univers fantasque et poétique de l’écrivain à la trompinette (2). Continuer la lecture

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Giovanni Bellini à l’écoute de ses pairs

« Et tâchez de faire ressemblant ». La remarque est naturellement apocryphe mais on peut imaginer le commanditaire disant quelque chose d’approchant lorsqu’il réclama un retable au peintre Giovanni Bellini (1435-1516). En l’occurrence il s’agissait de faire le portrait de Dieu, l’époque ne donnant guère le choix entre les anges, la Vierge, le Christ ou les apôtres. Personne n’avait jamais vu le chef mais il était entendu qu’il avait quelques cheveux blancs et une barbe assortie. Le retable aujourd’hui dispersé était censé représenter le baptême du Christ. Il ne reste ici que cette image du Père présentée au musée Jacquemart-André dans le cadre d’une exposition toujours en cours. Or Bellini se trouvait au carrefour de deux tendances picturales dans le domaine divin. La moderne  penchait pour un Éternel au milieu de nuées crépusculaires, la seconde se voulait plus sobre, plus byzantine, avec un Dieu à mi-corps. Finalement Bellini a choisi d’exécuter une synthèse, dont on peut voir un détail ci-dessus. Continuer la lecture

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Cercles concentriques

Pour ce qui était de l’éloquence, l’élégance ou l’esprit, la tâche avait été confiée à Voltaire. Au sujet de la métaphysique et de la théologie, on comptait deux soutanes, l’abbé Yvon et l’abbé Morellet. Question goût il y avait Montesquieu. Et enfin, concernant l’histoire de la philosophie on pouvait compter sur le chef, Diderot en personne. Lequel donna son nom à la toute première encyclopédie française qui vit le jour en 1751. Une histoire épique, relativement bien  connue, que racontait en l’occurrence une autre encyclopédie dans son édition de 1968: Universalis (ci-contre). Qui veut encore des encyclopédies? Même données à même le trottoir, elles trouvent difficilement preneur. Trente kilogrammes de connaissances que l’on peut retrouver dans un téléphone tenant dans la poche, cela peut effectivement faire réfléchir. Mais qui dira encore le plaisir d’en ouvrir un volume au hasard et de ressentir littéralement cette irradiation massive, concentrée, de tant d’expertises et de savoir. Il se trouve que cela fait environ cinq cents ans que le philosophe et humaniste Guillaume Budé (1467-1540 ), bien avant Diderot donc, donna la définition d’une encyclopédie sans pourtant en écrire le nom. Continuer la lecture

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Safari au pays d’Apollinaire

Dans l’un de ses calligrammes, Guillaume Apollinaire avait écrit qu’il était comme « enclos vivant » dans un miroir. Son nom entier figurait d’ailleurs au centre de l’image créée par des mots et figurant une glace ovoïde. Chaque année, c’est  en quelque sorte interprété comme une invitation par des chercheurs qui s’appliquent à explorer la jungle apollinarienne. Ces universitaires se réunissent à la fin de l’été dans la bourgade wallonne de Stavelot, en Belgique, afin de rendre compte de leurs travaux au cours de colloques légendaires, du moins pour les initiés. Celui de 2018 vient enfin d’être publié. Il était plus important que les autres puisque cent ans plus tôt, non seulement le poète polymathe disparaissait en pleine jeunesse mais 1918 fut aussi l’année où l’on publia « Calligrammes », un ensemble de poèmes s’étant affranchis de l’unique permission d’être lus longitudinalement, de haut en bas, couchés à plat sur une page blanche. Comme les protéines, leur forme déterminait leur fonction. Continuer la lecture

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