Au bon goût d’uranium 235

Autant Christopher Nolan en avait fait des (mégas) tonnes pour son film sur Oppenheimer sorti au mois de juillet, autant Rushmore DeNooyer avec son documentaire sur « La bombe » avait dû se dire qu’avec un sujet pareil, même en restant sobre, l’impression serait forte. Dans le premier cas, le bruit de l’explosion atomique est amplifié par les amplificateurs des salles de cinéma jusqu’à faire trembler le sol et les sièges. Cet effet circus n’est pas le seul défaut du film, à côté de qualités évidentes qui font presque passer les trois heures de projection comme une formalité. Dans son documentaire visible jusqu’au mois de décembre sur Arte, le réalisateur est allé plus loin que la bombe A. Il a pérégriné jusqu’à la bombe à hydrogène (H) tout en agrémentant (si on peut dire) son sujet, d’une bonne mise en contexte. Pas de romance, pas de scènes de sexe, que des informations et le tout a été enveloppé en une heure trente chrono. Deux fois plus de matière (fissile) en deux fois moins de temps: ceux qui n’ont pas pu ou voulu voir le film, ceux qui ont pu et voulu voir le film, trouveront dans ce documentaire, une substance plus carrée tout en restant fascinante, comme pourrait l’être un aperçu de l’enfer. Continuer la lecture

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La villa du Bonheur retrouvé

Même si une Audi millésimée 2000 n’a rien à voir avec un cabriolet De Dion Bouton 1900, et même si l’on est équipé d’un GPS bien à jour, il ne sera pas forcément facile de rejoindre le lieu. Lorsqu’après plusieurs kilomètres de routes sinueuses dans une campagne déserte, au détour d’un virage, apparaît enfin la villa recherchée, c’est comme une sorte de récompense. La grande demeure que l’on découvre porte le joli nom de NeuGlück (“Nouveau Bonheur“ ou “Bonheur retrouvé“). Réellement hors du commun, elle semble avoir été placée là comme par magie. Il n’est guère difficile d’imaginer la surprise d‘un poète de 21 ans pénétrant pour la première fois dans cette étonnante bâtisse située près d’Oberpleis, en Rhénanie, à une vingtaine de kilomètres de Bonn. C’est là qu’Apollinaire qui venait d’être engagé par la propriétaire des lieux, passa une année, en tant que précepteur de la petite Gabrielle Milhau, âgée de 9 ans. Continuer la lecture

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Festival d’Avignon 2023 (Partie 2) : quelques merveilleux seuls en scène

Pléthore dans le off, les seuls en scène, à la scénographie souvent dépouillée, nous offrent parfois de grands moments de virtuosité. Retour sur quelques coups de cœur.
Pierrette Dupoyet (ci-contre) est une valeur sûre du Festival d’Avignon où elle présente ses spectacles depuis 40 ans. Son hommage à Sarah Bernhardt (1844-1923) est là encore habilement construit, fort instructif et remarquablement interprété et, qui plus est, un cri d’amour à l’art théâtral. Par petites touches, le portrait de “La Divine” y est subtilement brossé. Comme à son habitude, la fougue et la nature comique de l’interprète font merveille. Brillant ! Autre “monstre sacré” : Jean-Claude Drouot, 84 ans, campant un Jaurès (1859-1914) à l’imposante carrure et à la barbe grisonnante. À partir de textes, discours et correspondances de l’homme politique, l’inoubliable interprète de Thierry La Fronde fait entendre, avec un savoir-faire remarquable, une parole humaniste qu’il est urgent de se remémorer. “La République est un acte de confiance” nous dit-il. L’acteur, en parfaite osmose avec son personnage, respire l’intelligence et la bonté. Plaidoyer contre la peine de mort, défense des plus faibles, lutte pour la paix, importance d’une instruction bien menée … sa parole est salutaire. Continuer la lecture

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Festival d’Avignon 2023 (Partie 1) : des bonheurs de scène

L’édition 2023 du Festival d’Avignon fut source de nombreuses joies artistiques. Retour sur quelques coups de cœur du off qui, espérons-le, seront bientôt partagés dans d’autres lieux par un plus large public encore. Le titre intriguait : “Pourquoi les vieux, qui n’ont rien à faire, traversent-ils au feu rouge ?” (1). Prix du Public au Festival Mimos de Périgueux 2021, ce spectacle de théâtre masqué (ci-dessus) aborde avec humour et tendresse la période du grand âge. Dans un univers burlesque et poétique à la Tati, où la gestuelle est reine, la parole utilisée avec parcimonie, bougonnée, noyée par des chansons radiophoniques ou répétée en boucle, nous suivons la vie de quelques résidents en EHPAD. Dans cet espace confiné où ils tournent en rond comme des poissons dans un bocal, chacun tente de faire avec la solitude et la déchéance physique. Les facéties et maladresses s’enchaînent. Les personnages sont attachants, remarquablement interprétés, le rythme enlevé, et le propos traité avec subtilité. Sous la comédie pointe la tragédie, et nous rions pour ne pas pleurer. Brillant ! Continuer la lecture

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À Bruxelles, Art nouveau et maison d’exception

Ce qui frappe d’abord, c’est la fresque monumentale de la cage d’escalier (ci-contre). On ne sera pas surpris d’apprendre que l’auteur, le Français Paul Baudouin, connu précisément pour avoir remis à l’honneur l’art de la fresque, était disciple de Puvis de Chavannes. On y voit, dans un décor marin, un jeune homme triste (façon romantique), consolé par une muse, entouré de nymphes vêtues de voiles et joueuses de lyres. Ne manquent au décor que quelques vers de Pierre Louys… Mais c’est Verhaeren qui résume au mieux l’atmosphère diaphane, quasi impalpable des lieux :«L’instant est si beau de lumière/Dans le jardin autour de nous/L’instant est si rare de lumière première…/Dans notre coeur au fond de nous.» Cet extrait des « Heures Claires » du poète flamand est gravé sur un meuble ornant l’une des pièces de la maison Hannon, joyau de l’art nouveau à Bruxelles, tout récemment rouvert au public. La capitale belge, on le sait, est connue comme l’un des hauts-lieux de cette architecture qui place la beauté au même rang que le bien-être et privilégie le raffinement plutôt que le luxe tapageur. L’art nouveau est autant un état d’esprit qu’un style. Le maître en est incontestablement l’architecte belge Victor Horta, né en 1861, dont la maison musée, 27 rue Américaine à Bruxelles, constitue un passage obligé. À quelques centaines de mètres, la maison Hannon constitue désormais une étape indispensable pour le circuit «art nouveau» dans la capitale belge. Continuer la lecture

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Jacobus Vrel presque toujours insaisissable

Les experts ont conclu que la toile ci-contre était une copie, mais une copie de l’auteur. Lequel avait ajouté un nid de cigognes sur la cheminée à gauche qui la distinguait de la première. Mais sur les deux il avait maintenu l’inscription « Dit buijs ijs te buijr », ce qui signifiait d’une part que la maison figurant sur l’image était à louer et que d’autre part Jacobus Vrel s’attachait aux détails. À moins bien sûr que le propriétaire de la maison n’eût passé un petit accord publicitaire avec le peintre. Lequel reste à ce jour à l’abri de la notoriété. Comme il marquait la plupart de ses œuvres JV, on pouvait de surcroît le confondre avec Johannes Vermeer (1632-1675) ce qui amena quelqu’un à compléter ni plus ni moins la signature en faveur du second. Procédé qui conduisit au 19e siècle un certain Thoré à l’inclure dans son catalogue Vermeer. Depuis, beaucoup d’erreurs d’attribution ont été réparées et l’on peut aujourd’hui comptabiliser 44 toiles de la main de Jacobus Vrel. Cinq huiles supplémentaires ne sont plus localisables. Ce qui fait beaucoup de mystères autour de cet homme dont la Fondation Custodia à Paris fait le sujet central d’une fort intéressante exposition. Continuer la lecture

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Tout sur Plum

La nouvelle traduction de «Hello, Plum ! Autobiographie en digressions» de Pelham Grenville Wodehouse, est certainement un événement pour tous les amateurs de l’un des plus grands humoristes anglais du XXème siècle. Il est mondialement connu comme le créateur de Jeeves, imperturbable et providentiel valet de chambre du jeune Bertie Wooster ayant l’art de se fourrer dans des situations impossibles. Jeeves est le Holmes ou le Poirot de l’absurde. Par exemple dans «Bonjour Jeeves», écrit en 1938, l’intrigue tourne autour du fait que Bertram Wooster ne veut pas que sa bonne tante Dalhia se retrouve privée de son exceptionnel cuisinier français Anatole. Ce qui entraîne Bertie sur les terres de l’oncle de la fiancée de son «crétin» de copain Gussie Fink-Nottle. Là il doit dérober un pot à lait en argent du 18e siècle, mais sur place les choses s’enchaînent et s’embrouillent de telle sorte que page 123, Jeeves sauve la situation et la vie de son maître grâce à une information ultra secrète recueillie auprès de son club de butlers, le «Junior Ganymède». Continuer la lecture

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Berthe Weill refait progressivement surface

Picasso avait fait d’elle un portrait assez magistral. Tellement réussi d’ailleurs qu’il a été classé en 2007 « trésor national » par un avis de la bien nommée Commission consultative des trésors nationaux, empêchant de fait toute sortie du territoire tricolore. Le peintre lui devait bien ça. Berthe Weill (1865-1951), a été la première à l’exposer dans sa galerie en 1902, à travers trois expositions collectives. Bien que précurseuse majeure, en repérant les premiers fauves puis les futurs cubistes, Berthe Weill n’a jamais eu le même retour de notoriété que ses « grands » confrères tels Paul Rosenberg ou D.H Kahnweiler. Il faut dire que que son flair était inversement proportionnel à sa bosse du commerce. Berthe Weill n’était pas une money-maker comme l’on dit avec élégance dans la finance, mais tout le monde a au moins reconnu qu’elle faisait preuve d’une empathie appréciée des artistes. Or, selon son unique biographe Marianne Le Morvan, les projecteurs de la notoriété bougent enfin sur leur axe.  Trois expositions sur la galeriste figurent actuellement sur les agendas internationaux, à New York fin 2024, au Musée des Beaux-Arts de Montréal début 2025 et enfin à Paris sans que les dates soient encore fixées. Ce sera l’occasion pour Marianne Le Morvan de sortir une nouvelle biographie, plus riche que l’édition déjà bien garnie de 2011. Continuer la lecture

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Le voyage à tiroirs de Louis Aragon

D’emblée le préfacier Olivier Barbarant se demande si ce voyage en Hollande effectué en 1963 par Elsa Triolet et Louis Aragon, n’avait pas pour objet d’en effacer un précédent. Celui qu’effectua un jour le poète avec son amante Nancy Cunard. Et même l’objectif de manifester sa volonté de remplacement de l’une par l’autre, surtout lorsqu’il écrit: « Je t’invente un pays qui ne soit que de nous. » Ce « Voyage de Hollande » par Aragon vient d’être réédité pour la quatrième fois chez Seghers. Le périple a eu lieu en 1963 et la première parution liée au séjour date de l’année suivante, alors que Elsa Triolet (1896-1970) et Louis Aragon (1897-1982) ont déjà l’essentiel de leur vie dans le rétroviseur. Cette œuvre méconnue est donc un ensemble à tiroirs mais quelque peu crépusculaire. « Avant cette nuit de nous »  comme il l’écrit avec bravoure et une lucidité consternée, dans l’un des poèmes du recueil. Continuer la lecture

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Permis de circuler

Étymologiquement le mot congé s’est bâti sur la double idée de circuler et de la permission de le faire. Prendre congé, est devenu une façon d’aller avoir ailleurs, en saluant la compagnie. La promesse de retour est sous-entendue comme une politesse, nullement comme une obligation. Il y a des prises de congés définitives et d’autres qui sont valables seulement jusqu’au soir. C’est selon. Le besoin peut être en tout cas impérieux. Ainsi que l’écrivait Montaigne (1533-1592): « Il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oisiveté ».

Les motivations sont variables mais celle du philosophe, avec sa fameuse collerette typée Renaissance, est la plus courante. Plus proche de nous, dans le film « Bancs publics » de Bruno Podalydès, sorti en 2009, un personnage assis au bord du bassin d’un square dit à son copain: « Ah que c’est bon de glander ». Et l’autre de lui rétorquer avec étonnement: « Tu dis ça comme si c’était nouveau »! Tout ça pour pour vous dire chers lecteurs que Les Soirées de Paris cessent de paraître dès aujourd’hui le temps que les chaleurs passent. Et que nous reprendrons nos activités éditoriales dès le 21 août. Bonnes vacances.

PHB

Photo: la plage du Havre/Sainte Adresse ©PHB
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