Dans la deuxième moitié du 19e siècle, les images photographiques n’étaient pas encore bien fréquentes et encore moins les séquences animées. Afin de réaliser un documentaire alerte sur l’artiste Suzanne Valadon (1865-1938), la réalisatrice Flore Mongin, a eu recours à un artifice des plus plaisants. Elle a introduit une dose de dessin animé (signé Coline Naujalis) dans son film. Ce qui fait qu’au lieu d’un pensum noir et blanc avec des images d’archives, mais grâce aussi à la présence d’une agréable bande-son, on adhère tout de suite à cette proposition. Celle qui raconte la vie peu ordinaire d’une Marie-Clémentine, se transformant en Suzanne, un jour de rupture avec son passé de modèle. Celle qui fait actuellement l’objet d’une monographie au Centre Pompidou (lequel refuse avec opiniâtreté de fermer pour cause de travaux), avait à peu près tous les atouts pour connaître une destinée médiocre. Pauvre, elle fut ouvrière-blanchisseuse avant d’accepter de poser nue pour des artistes de Montmartre, activité qui lui servit de marchepied vers une émancipation déterminée. Encore une pépite dénichée sur la chaîne Arte qui en est décidément prodigue.
Le timbre du commentaire off nous rappelle par ailleurs quelque chose et pour cause, il est dit par l’actrice Karin Viard. Il semble que beaucoup de bonnes fées se soient penchées sur cette narration séduisante. On nous raconte comment Pierre-Cécile Puvis de Chavannes, (1824-1898) prit Suzanne comme modèle afin d’honorer une commande d’un musée de Lyon. Le corps de celle qui était encore Marie-Clémentine, lui permit de créer des images de femmes nues mais aussi, avec quelques modifications évidentes, des hommes. Cette activité de modèle permettra à la future artiste de sortir de la misère. Pressentant qu’elle pouvait à son tour se saisir d’un crayon, elle présenta des dessins à Puvis de Chavannes lequel ne daigna pas les regarder et la découragea de s’avancer dans cette voie, la remettant à sa place sans aménité.
L’itinéraire de Suzanne Valadon est jalonné par des hommes. Lesquels d’une façon ou d’une autre, vont la faire progresser (trop lentement mais quand même) vers une reconnaissance. Des hommes certes, à l’exception toutefois de la galeriste Berthe Weill (1865-1951) celle qui organisera une exposition importante dans ses propres locaux. Avec un succès d’estime, car les ventes ne seront pas tout de suite au rendez-vous. Des hommes il y en eut donc, dont l’un dont elle sera enceinte et qui sera au moins un temps, plus célèbre qu’elle, Maurice Utrillo (1883-1955).
Parmi toutes ces rencontres qui comptèrent, il y eut Erik Satie (1866-1925). Leur relation fut à éclipses et le musicien qui composa pour elle, ne se remit jamais de leur rupture. Elle voulait se consacrer tout entière à son art et deux autres personnalités masculines considérèrent en revanche qu’elle valait la peine d’être encouragée: les peintres Henri de Toulouse Lautrec (1864-1901) et Edgar Degas (1834-1917). La séduction, l’amour, le désir se mêlaient aux intérêts des uns avec les autres, mais c’est ainsi que Valadon se fit un nom, d’abord avec un talent et une inspiration remarquables, ensuite avec les hommes qui croisèrent son chemin.
Une caractéristique de son art était de peindre le corps des femmes sans apprêts, nullement pour éveiller les sens. L’une des plus connues de ses œuvres montre une femme étendue sur un canapé-bergère, dans une pose suggérant le repos, avec une cigarette fumante, pesant sur la lèvre du modèle et induisant ainsi une moue de lassitude remarquable. Elle-même avait exécuté son autoportrait nu passé la soixantaine, dévoilant avec une franchise étonnante, les avancées de l’âge. Le curriculum de Suzanne Valadon comportait également une audace. Celle d’avoir peint des hommes nus de face, y compris d’après le corps d’un amant bien plus jeune qu’elle. La morale étant ce qu’elle était, elle dut recouvrir l’endroit coupable avec une feuille de vigne et dans un autre cas sur une toile présentant des pêcheurs dans le plus simple plumage, elle utilisa le cordage d’un filet.
Alors que rien ne lui avait été donné, qu’elle avait tout acquis grâce à sa détermination hors-normes, Suzanne Valadon put s’enorgueillir d’avoir réalisé 450 toiles au bout de sa vie. « Elle est finie mon œuvre, conclut-elle un jour, et la seule satisfaction qu’elle me procure est de n’avoir jamais trahi ni abdiqué rien de tout ce à quoi j’ai cru. Vous le verrez peut-être si un jour quelqu’un se soucie jamais de me rendre justice ». Une sorte de pronunciamiento articulé avec force, sonnant comme une évidence tout au long de ce documentaire bienvenu, parallèlement à l’exposition en cours.
PHB