Paquita et Consuelo

Sa popularité, elle ne la devait pas à son physique. Robuste et bien en chair, Paquita la del Barrio (« Paquita, celle du quartier ») ne possédait pas les mensurations exigées d’un concours de beauté. Mais la chanteuse mexicaine immensément célèbre dans son pays, qui vient de disparaître à l’âge de 77 ans, avait un atout bien plus important: l’authenticité. Le public le plus populaire se reconnaissait en elle. Née dans un milieu pauvre à Veracruz, Paquita (diminutif de Francesca) manifesta très tôt des dons musicaux qu’elle mit au service de chansons très revendicatives sur la condition féminine, dans le pays qui a pratiquement inventé le machisme. L’une des plus populaires de ces typiques « Rancheras » s’intitulait « Tres veces te engañé » (1). Elle s’adressait au mari  autoritaire et volage dont elle se vengeait, elle qui était « sottement » restée fidèle: « Trois fois je t’ai trompé; la première fois par colère; la deuxième fois par caprice; et la troisième par plaisir. Et au bout de ces trois fois, sache que je ne veux plus te voir. » Sur scène, elle ponctuait sa chanson d’une formule assassine à l’adresse du mari:  « ¿Me estas oyendo, inútil ? » (« Tu m’entends, bon à rien? »).

La formule sera reprise à chacun  des récitals de Paquita et le terme « inútil » fut même parfois utilisé pour désigner tous les maris du pays. Entre les scènes de ménages et les revendications légitimes, la frontière n’était pas toujours bien établie, mais la Paquita du quartier n’y allait pas par quatre chemins. Son autre grand succès « Rata de dos patas » (Rat à deux pattes ») n’était pratiquement constitué que d’insultes plus virulentes les unes que  les autres contre le mari, traité tour a tour de minable, sous-homme, vermine,  raté de la vie, sale cafard, serpent venimeux…  La  chanson eut tellement de succès qu’au moment de sa disparition, en février dernier,  la presse mexicaine rendit hommage à « l’inoubliable interprète de La Rata de dos patas ». À l’annonce du décès, les réactions populaires furent en tout cas nombreuses et très chaleureuses pour cette « Icono del desamor » (« icône du chagrin d’amour ») devenue vedette nationale et dont la fabuleuse carrière de plusieurs décennies ne pouvait se dérouler qu’au Mexique. Ce qui explique peut-être le silence quasi total de la presse française qui n’a pas cru bon d’informer le public francophone du décès de la grande Paquita.

Dans un autre registre, une autre grande dame de la variété mexicaine dont le nom est également inconnu en France est Consuelo Velázquez. On prendra peu de risques en affirmant que son plus grand succès, un boléro, est sans doute aussi fameux que celui de Maurice Ravel. Il s’agit de « Bésame mucho », une romance de 1940 traduite dans plus de vingt langues, qui a été reprise par d’innombrables interprètes (2). De formation classique, Consuelo Velázquez, née en 1916 dans un milieu culturel aisé, fut une pianiste de renom (notamment soliste à l’Orchestre symphonique national du Mexique) et surtout une compositrice féconde dont les chansons populaires l’ont fait connaître au grand public.  Vaguement inspirée d’une aria de Granados, « Bésame mucho » (« Embrasse -moi, embrasse-moi beaucoup,  comme si ce soir devait être le dernier ») connut rapidement le succès, d’abord au Mexique, puis dans les autres pays, grâce notamment à Nat King Cole qui en présenta la première version anglaise. Parmi tous ceux qui inscrivirent la romance à leur répertoire, on peut citer Franck Sinatra, les Beatles, Placido Domingo, Jose Carreras,  Charles Aznavour, Tino Rossi,  Dalida, Cesaria Evora … liste non exhaustive. De nombreux musiciens de jazz ont adopté la mélodie, également utilisée dans une bonne quinzaine de films. Et « Bésame mucho » est depuis longtemps au hit parade de la plupart des musiciens de rues avec quelques autres standards comme « Cielito Lindo » (également mexicain) ou « Bella Ciao » (italien).

Décédée il y a tout juste vingt ans (le 22 janvier 2005), Consuelo Velázquez avait eu droit de son vivant à un buste érigé en son honneur Plaza de los compositores mexicanos à Mexico City. Comme elle, Paquita la del Barrio pourrait bien avoir sa statue, probablement à Veracruz où elle est née et sa légende restera  bien vivante dans tout le Mexique. Mais, contrairement aux romantiques mélodies de Consuelo, les chansons à succès de Paquita ne sont vraiment pas faciles à exporter.

Gérard Goutierre

 

(1) https://youtu.be/0PFZhDkTyCc?si=sgJbQ8vHqYjhoyD5
(2) https://youtu.be/U2sq8cM7nqk?si=eUAMgROpZ-oXUlP9
Photos: extraction des vidéos

 

N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Musique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Paquita et Consuelo

  1. Jacques Ibanès dit :

    Paquita : merci pour cette découverte. La vidéo est grandiose !

  2. Claudine Lefebvre Woussen dit :

    Merci de nous faire découvrir deux femmes exceptionnelles qui laissent derrière elles un héritage musical riche et influent

Les commentaires sont fermés.